18 juillet 2014

Arlette Aguillon se livre sur « Un polar-collectif »

Entretien entre Arlette Aguillon, l’auteur de L’assassin est à la plage
et le blog « Un polar-collectif« 

EXTRAIT :

« Polar-collectif, J : Quand Arlette Aguillon, l’auteur de l’irrésistible L’assassin est à la plage a accepté de répondre à quelques questions, je n’imaginais pas que ses réponses seraient à ce point décoiffantes. Pour pas mal d’auteurs en effet, l’entretien est un pensum auquel il est difficile d’échapper, qui fait partie du métier mais qui n’est pas forcément une partie de plaisir.

Il est rare de rencontrer un écrivain qui joue le jeu de cet exercice imposé avec autant de spontanéité, de sincérité et de brio que le fait ici Arlette Aguillon.

Qu’elle en soit ici remerciée !

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J. Ce n’est qu’après avoir lu « l’assassin est à la plage » que j’ai découvert votre autobiographie sur votre site. Dans les deux cas, j’y ai trouvé le même humour ravageur et la même verve caustique qui semblent bien être votre marque de fabrique. Cet optimisme réconfortant, cette vitalité qui se dégage de vos écrits Est-ce votre état naturel ? Diriez-vous, comme G.B. Shaw, que « la vie est trop courte pour être prise au sérieux » ?

Arlette Aguillon. Parler de soi sur commande est un exercice à la fois agréable et dérangeant. Agréable parce qu’on se sent tout à coup un personnage intéressant dont l’opinion importe (au moins à quelques uns), dérangeant parce que fatalement, on va se poser la grande question : « Qui suis-je ? » Accepter d’y répondre avec sérieux c’est courir le risque d’être ridicule. Tourner autour du pot en ironisant, c’est botter en touche. Et si on la posait plutôt aux autres ?

Audit réalisé sur un panel de 100 personnes :

80% : « Arlette ? Elle a un caractère en or : elle rit tout le temps ! »

15% : « C’est même parfois un peu agaçant… »

5% : « C’est franchement insupportable ! »

Oui, les gens gais peuvent être pénibles. Mais ils n’y peuvent rien. C’est, je crois, une question de gènes. Dans ma famille, nous sommes tous plus ou moins musiciens, peintres, poètes et… farceurs. Qu’on lui annonce un heureux événement ou une catastrophe, ma grand’mère répondait immanquablement : « A la bonne heure ! ». Mon père a réussi à tirer sa révérence un 1er avril. Pourtant, la vie n’est pas particulièrement indulgente avec nous. Si je voulais, je pourrais, en racontant notre saga sur un ton mélodramatique, tirer au lecteur des larmes grosses comme des olives. Car au fond, si on réfléchit un peu, il n’y a pas vraiment de quoi rire : on ne sait pas d’où l’on vient… on ne sait pas où l’on va… Bonjour l’angoisse ! Mais entre ces deux trous noirs, quelle aventure ! Et si courte. Une étincelle sur du papier brûlé. Tout peut arriver à tout moment. Tenez ! Par exemple, voici deux mois. En me badigeonnant ( joyeusement) de crème à bronzer, je sens… la fameuse petite boule. Trois jours plus tard, le verdict tombe : cancer. (Ben oui, nous avons des cancers nous aussi, comme tout le monde !) « Mon Dieu » ! (Même si on n’y croit guère, on dit toujours « Mon Dieu ! » dans ces cas là.)

Et d’un coup tout bascule, comme disent les auteurs qui ne se compliquent pas trop la vie avec le style. Jusque là, malgré mon âge canonique (au sens étymologique du terme) j’étais encore une belle femme. Avec des cheveux abondants et des seins intrépides qui avaient brillamment allaité deux beaux garçons. Enfin… une femme qui recevait encore de temps en temps, des propositions indécentes. Là, je comprends qu’il va falloir en rabattre. (Les cheveux et les seins sont un bon produit d’appel). Eh oui… au début, on ne pense qu’à « ça » ! Et puis, on découvre autre chose. Des proches sur lesquels on comptait qui se dérobent avec brio… et d’autres auxquels on ne croyait guère qui se révèlent magnifiques ! Tiens ? Les cartes sont redistribuées ? C’est une nouvelle partie ? Et si on la jouait ? Avec un peu de chance… La chance, c’est peut-être d’avoir pour voisin un ancien coiffeur de Djibril Cissé. Il accepte de me faire une coupe décoiffante. Je propose une crête. Il me dit « Non, c’est trop, je vais vous faire un truc classe : bicolore avec des vagues sculptées sur la nuque. » On rit beaucoup dans le salon de coiffure pendant l’opération. Verdict de ma joyeuse famille : « Génial ton nouveau look ! » Et les passants dans la rue : « C’est quoi ça ? Un homo ? Un trans ? Une lesbienne chic ? Un chanteur de rock anglais ? » Non. C’est une ex vieille belle qui a pris le vent. Le 3eme millénaire est voué à l’androgynie. Et si en fin de course ses seins ne sont plus tout à fait ce qu’ils étaient, elle se lancera dans le « body art » . Elle a un peu mal ici, un peu mal là, (surtout mal au cœur) mais c’est l’été. Pour les trois prochains mois.

Voilà. Le monde est tantôt merveilleux, tantôt abominable, souvent absurde, jamais décevant. Tenter d’y tenir sa modeste place sans rechigner me paraît une bonne philosophie. Dire que je suis optimiste ? J’ai fait des enfants, j’écris des livres et je plante des arbres, ce qui constitue, à des degrés divers, une forme de pari sur l’avenir. Je pense que je serais plutôt une pessimiste gaie et entreprenante. Je pousse obstinément ma pierre qui finira un jour ou l’autre par retomber. Comme toutes les pierres. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » écrivait Camus.

 

J. Vous avez écrit plusieurs romans historiques qui vous ont permis d’avoir un lectorat fidèle, attentif à vos nouveautés. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’écrire ce premier polar, qui est une vraie réussite ? Allez-vous poursuivre l’expérience ?

Arlette Aguillon. En fait, tous mes romans, aussi bien ceux dit « de terroir » qu’historiques, sont construits autour d’une intrigue policière. J’ai même commis un authentique roman d’espionnage « La Dérive ». Qu’il s’agisse de démasquer un empoisonneur, de découvrir l’identité d’un squelette, de suivre à la trace le manuscrit des « 120 journées de Sodome », ou d’arrêter le tueur des ronds-points, le mécanisme reste le même : le coupable est perdu dans une foule de personnages qui s’agitent dans tous les sens, les indices sont noyés dans un fourmillement de détails. Au lecteur de mener sa propre enquête dans cette apparente pagaille. Au fond, même s’ils ont l’air très différents les uns des autres par l’époque évoquée, la langue utilisée et l’intrigue annoncée, techniquement mes livres se ressemblent. J’adore construire ce faux désordre, monter brin à brin une botte de foin fourrée d’une épingle, ménager des surprises, des voies sans issue, des culs de sac, organiser un jeu de piste qui va conduire à la solution, souvent à double détente et ouverte. Je n’aime pas conclure. Encore moins tuer mes personnages. Il y a beaucoup de morts dans mes livres, mais ils sont soit anonymes soit très antipathiques. Je ne veux pas faire de la peine au lecteur. Je suis une gentille.

 

J. Comment construisez-vous vos personnages ? Jasmine, par exemple, est-elle un composé de plusieurs ados que vous avez rencontrées ?

Arlette Aguillon. Dans « L’assassin est à la plage » il y a presque une centaine de personnages. Certains, (souvent les plus extravagants), sont simplement « copié-collé ». Ainsi, grand’mère Léo, snob à vouvoyer son chien, ou Damien, le skipper approximatif qui manque la Corse (histoire authentique). D’autres sont composites, bricolés selon la technique utilisée par le docteur Frankenstein. Par exemple Madeleine est une synthèse d’Edmonde Charles-Roux, Liliane Bettencourt et Jane Fonda. Stéphanie est un patchwork de plusieurs collègues enseignantes. Maxime doit beaucoup, et jusqu’à son prénom, à un adorable petit élève que j’ai eu il y a une vingtaine d’années. Jasmine a le langage châtié d’une jeune voisine, le délicieux physique de l’une de mes petites filles et le caractère intrépide de l’autre (jusqu’à sa passion pour la photographie).

En fait, les personnages prennent corps au cours des premières pages. Lorsqu’ils sont cohérents, ils s’animent et on n’a plus qu’à les laisser agir et s’exprimer. Ils ont acquis leur autonomie. Au point, quelquefois, qu’ils refusent d’exécuter ce qu’on leur demande ou même vous échappent totalement. J’ai connu cette mésaventure avec le Vicomte dans « Vincent gentilhomme galant ». Présent à titre quasi anecdotique dans le premier volume, il menaçait de supplanter le héros dans le deuxième. Par mesure de rétorsion je l’ai évincé des deux tomes suivants. Il a réussi à revenir dans le cinquième ! J’ai l’air de plaisanter, mais pas du tout. C’était un véritable combat. Rien de tel avec Maxime. J’ai vécu très agréablement en sa compagnie, et j’aimerais bien faire encore un bout de chemin avec lui. J’ai d’ailleurs ménagé quelques possibilités de prolongations. Si le Vicomte, ne revient pas s’imposer. Ou alors un nouvel enfant tombé du ciel ? J’ai tenté d’approcher ce phénomène étrange que constitue la naissance d’un personnage de roman, dans le passage où Madeleine est littéralement percutée par Vladimir Dimitrievitch Levchenko. C’est un processus très mystérieux…

 

J. Dans ce roman, Maxime et Madeleine ont une différence d’âge de cinquante-cinq ans et entre eux vous parvenez à rendre crédibles des sentiments amoureux réciproques qui sont plutôt rares dans la réalité. Comment vous est venue cette idée ? Avez-vous pensé aux personnages de Harold et Maud de la pièce de Higgins ?

Arlette Aguillon. Au départ, il y a une anecdote. Un ami m’a raconté avoir un jour, sous la pluie, changé une roue au véhicule d’une vieille dame très fortunée (et très connue). Le dépannage terminé, cette dame lui a glissé sa carte en l’invitant très amicalement à lui rendre visite. Et… il ne l’a pas fait. « Qu’aurait-il pu se passer s’il l’avait fait ? » On laisse parfois passer des chances. Ou on évite des écueils. L’idée me trottait dans la tête depuis un certain nombre d’années. Je sentais que je pouvais en faire quelque chose, mais je ne savais ni par quel bout la prendre, ni sur quel ton la traiter. Jusqu’à ce que cette dame soit mêlée à une affaire qui a fait couler beaucoup de salive et d’encre. C’est à ce moment que l’histoire est devenue un roman policier (sans aucun rapport d’ailleurs, avec l’affaire citée plus haut !)

Bien sûr, en cours de rédaction j’ai un peu pensé à Harold et Maud, mais beaucoup plus à La vieille qui marchait dans la mer. Je suis une admiratrice passionnée de Frédéric Dard. Au point de lui avoir octroyé un fauteuil d’Académicien à titre posthume, (celui qu’occupe Madeleine.) Même si elle s’en démarque par bien des aspects, notamment le langage très classique, Madeleine ressemble d’avantage à Lady M. qu’à Maud. De la truculente aventurière, je lui ai transmis la canne, l’arthrose et… les désirs inavouables (un clin d’œil à Frédéric Dard.) Alors que Maud est une délicieuse vieille fée Clochette, Madeleine est une femme de pouvoir, une dominatrice. Comme Lady M., elle peut se montrer dure, cassante, autoritaire. Ce caractère impérieux est l’un des éléments de la fascination qu’elle exerce sur Maxime. A plusieurs reprises, il pense : « C’est une reine ! », ce qui le renvoie à Aliénor d’Aquitaine, un joli souvenir d’enfance. Enfin, en marge de cette dévotion qu’il assimile à « l’amour courtois », Maxime a une vie sexuelle plutôt active, ce qui n’est pas le cas d’Harold si mes souvenirs sont bons. Malgré leur différence d’âge, j’ai mis en présence une homme et une femme de chair et de désirs, pas une bonne fée et un enfant capricieux. »

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La suite de l’interview sur Un polar-collectif

En savoir plus sur l'auteur : Arlette Aguillon.

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